par Lucien Jerphagnon et Luc Ferry
Ce livre est le résultat d’une séance qui s’est tenue en Sorbonne (Université de la Sorbonne, à Paris), le 16 février 2008, au cours de laquelle Lucien Jerphagnon et Luc Ferry, deux philosophes, se sont entretenus au sujet du christianisme. L’ouvrage est divisé en deux ; la première partie est consacrée aux théories de Lucien Jerphagnon concernant les liens entre le christianisme et la civilisation romaine et la seconde à celles de Luc Ferry, qui établit un parallèle entre le christianisme et la mythologie grecque.
Selon Lucien Jerphagnon, notre société laïque contemporain jouit actuellement d’un climat relativement serein, mais il avertit que les conflits du passé pourraient être réactivés par l’avènement d’une religion dénuée de toute culture (ce qui caractérise les fondamentalismes) ou une d’une culture dénuée de toute religion (basée exclusivement sur le matérialisme et excluant toutes références spirituelles).
Le christianisme, un scandale pour les juifs, une folie pour les grecs
Pour les juifs, le christianisme représentait une sortie du régime de la loi pour entrer dans celle de la foi, ce qui était inadmissible car ils plaçaient la loi et l’ordre avant toute chose. Le christianisme était considéré comme une secte par les romains à ses débuts et il a donné naissance à de nombreux mouvements au cours des premiers siècles de notre ère, représentés par les nicéens, les ariens, les donatistes, ou les nestoriens. Jésus avait fait l’objet de moqueries et d’allusions méprisantes par des romains tels que Suétone, Trajan ou Marc Aurèle, qui considéraient qu’un homme qui avait été crucifié ne pouvait être recommandable, qu’il ne pouvait être né d’une vierge et que « l’incarnation du logos contredisait sa transcendance » (c’est-à-dire qu’un homme en chair et en os venu sur terre ne pouvait incarner Dieu). Selon eux, il était possible de rencontrer éventuellement un mage sur terre, mais certainement pas un dieu. De plus, la croyance en un seul dieu, Christus (le Christ) faisait s’effondrer tout le panthéon des dieux romains, donc toutes leurs croyances ; le refus des chrétiens d’accomplir les actes sacrificiels en vigueur chez les romains les rendait suspects, voire dangereux. Ils seront persécutés pendant trois siècles, ou parfois tout juste tolérés et c’est surtout après la conversion de l’Empereur Constantin que le christianisme se développera, plus tard, dans l’Empire romain.
Place importante du socio-politique, du mythique et du religieux dans la Rome antique
« La sagesse consiste à s’instruire des choses divines et humaines » affirmait le philosophe et homme d’État romain Cicéron. La religion tenait une place prépondérante à Rome, qui vénérait de nombreux dieux, déesses et demi-dieux. Un nombre considérable de temples, statues, cultes et divinités y étaient représenté ; beaucoup provenaient d’autres peuples et avaient été importés à la suite des conquêtes et occupations romaines (Grèce, Égypte, Orient,…). Les romains pratiquaient aussi les religions des « mystères », venues d’Orient. Arnobe, un écrivain chrétien né au IIIème siècle de notre ère, qualifiait Rome d’« adoratrice de tous les dieux » et fustigeait le panthéon gréco-romain. Aux temps des romains, chaque divinité avait sa spécialité et il s’agissait de s’attirer les faveurs de toutes. Le citoyen romain était en quelque sorte un « client des dieux » ; craignant les représailles célestes ou infernales, il entretenait une relation de proximité et pragmatique avec les dieux. Les prières romaines s’apparentaient à des requêtes en justice, très réglementées.
La philosophie au temps des romains : art de vivre, sagesse et supplément d’âme
La philosophie, notamment le stoïcisme, va combler un vide dans la religion romaine et intégrer la notion de nature ne faisant qu’un avec la divinité. Marc Aurèle, un philosophe et stoïcien convaincu, qui a été l’un des empereurs de la Rome antique, croyait en la symbiose âme, cosmos, dieux. Cette philosophie prône une conception déterministe du monde, c’est-à-dire que quoi qu’il puisse nous arriver, cela était préparé et devait se produire ; tout événement a une cause, rien n’arrive par hasard et il faut aimer ce qui nous arrive ; il n’y a donc pas de raison de s’inquiéter, il faut rester calme et impassible et se conformer à la loi naturelle. Le monde est considéré comme un organisme vivant, un gros animal, une âme du monde et le tout forme un « systema », qui est transcendant à l’humanité. Marc Aurèle, n’adhérait pas au christianisme, qu’il considérait comme un fanatisme et une menace pour l’intégrité de l’Empire. Il a persécuté les chrétiens, dont Justin, un philosophe chrétien et l’un des plus grands apologistes du IIème siècle, qui est mort décapité sous son règne ; le supplice des « martyrs de Lyon » (l’évêque Plotin et sainte Blandine) a eu lieu également sous le règne de Marc Aurèle.
Les chrétiens : une proximité inhabituelle avec un Dieu qui se soucie de chacun
Les païens se rendaient compte que les chrétiens entretenaient une relation différente avec leur Dieu ; cette présence inspirante du Christ, qui semblait avoir un impact sur leurs comportements et leurs interactions, leur faisait envie. Aucun dieu ne s’était assimilé aux humains auparavant et n’avait assumé la souffrance et la mort, comme doit l’endurer tout être humain. Cet acte du don de sa vie par Jésus révélait son amour pour les êtres humains et signifiait que chaque vie humaine avait de l’importance à ses yeux. L’abstraite fraternité philosophique, caractéristique de la « philanthropia » des sages, devenait fraternité concrète dans le christianisme, qui a répandu l’idée d’amour sans frontière. Avec les chrétiens, il n’était plus questions de rites ou d’encens à brûler ou d’autres sacrifices à offrir aux multiples dieux, c’est le sacrifice et le don de soi, pour Dieu, mais aussi pour les autres, dont il s’agit désormais, comme le Christ l’a fait.
L’empereur Constantin se convertit au christianisme et réunifie l’Empire
L’Empereur Constantin accordait beaucoup d’importance à la religion mais il ne négligeait pas pour autant le ciel et la terre. Il était à la fois homme d’État et homme de foi. Considéré comme le premier empereur à avoir adhéré au christianisme, il s’est converti vers 312, a légalisé cette religion qui deviendra religion d’État. Il a prétendu avoir eu des visions du Christ lui garantissant une victoire contre ses adversaires lors d’une importante bataille, dont il sortira victorieux. Constantin a contribué à christianiser l’Empire et à renforcer son unité. « La bonne marche des affaires publiques est proportionnelle à la qualité du culte rendu à Dieu », affirmait Constantin. Le christianisme va remplacer les dieux morts mais Lucien Jerphagnon affirme que ces conversions massives des premiers temps n’ont pas favorisé pas l’élévation spirituelle d’une communauté toujours marquée par les différents dieux et héros de leurs anciens cultes.
Quelques rappels sur la mythologie grecque par Luc Ferry
La théogonie : Ouranos, Gaïa et leur descendance qui se révoltera
D’après la mythologie grecque, le monde est un ordre plutôt qu’un chaos. Il représente un cosmos harmonieux, juste et bon. La théogonie d’Hésiode relate la naissance des dieux et du monde. La première entité divine est le Chaos, ensuite viennent Gaïa (la terre) et Ouranos (le ciel). Gaïa et Ouranos auront des enfants terribles : les titans, les cyclopes, les cent-bras ou hécatonchires. Ces dieux se comportent souvent de façon violente, ce qui n’est pas compatible avec l’établissement d’un ordre cosmique paisible. Les enfants d’Ouranos se révolteront contre lui, par exemple son fils Cronos, qui coupera le sexe de son père. Sous l’effet de la douleur, Ouranos s’arrachera de Gaïa, à laquelle il était collé comme à une seconde peau ; les enfants vont alors sortir du ventre de leur mère et l’histoire de la vie et du mouvement va commencer.
Zeus attribue aux divinités leurs fonctions et leur juste place dans le cosmos
Zeus se révoltera aussi contre son père Cronos et une guerre éclatera entre les Dieux et les titans, que Zeus vaincra et fera enfermer dans le Tartare infernal. La victoire de Zeus sera due à la force mais aussi à la ruse et la justice, symbolisées par ses deux premières femmes : Métis (la ruse et l’intelligence) et Thémis (la justice). Les cyclopes et les cent-bras, enfermés par Cronos seront libérés par Zeus et ils lui remettront les armes qu’on lui connaît : la foudre, l’éclair, le tonnerre. Zeus promettra de traiter avec justice ceux qui l’aideront, c’est ainsi qu’il procédera à un partage originaire afin d’attribuer à chacun ce qui lui est dû. Chaque divinité recevra sa part du monde et sa fonction à remplir. Le plus grand péché, l’hybris (démesure, arrogance), concerne ceux qui veulent défier les dieux, ne restent pas à leur place et menacent de détruire l’ordre cosmique. Zeus enverra ses représentants sur terre (les héros) afin de punir l’hybris. Par exemple, dans l’Odyssée d’Homère, Ulysse, après avoir livré de rudes batailles, n’aspire qu’à une seule chose : rentrer à Ithaque, auprès de sa femme Pénélope et de son fils, Télémaque. La belle Calypso, maîtresse d’Ulysse, le retient sur son île et ne veut pas le laisser partir ; elle promet à Ulysse l’immortalité s’il reste auprès d’elle, ce qui est un message antichrétien, mais Ulysse refuse. Il préfère sa vie de mortel, tout en visant à vivre en harmonie avec le cosmos et à trouver sa place. Pour Ulysse, c’est à Ithaque, avec sa femme et son fils.
Selon Luc Ferry, la mythologie offre une sagesse laïque, non religieuse et l’homme ne doit pas attendre le salut des dieux ; c’est ce que le stoïcisme confirmera.
Comment l’homme de l’Antiquité tente de s’échapper de la peur de la mort :
-en ayant des enfants et une descendance, mais les parents deviennent souvent très inquiets de voir leurs propres enfants mourir.
-par l’héroïsme guerrier : c’est la recherche de la gloire (à différencier de la notoriété médiatique) ; c’est faire l’objet d’un livre grâce à des actes héroïques mais cela n’empêche pas de mourir.
-par la philosophie : le sage, qui s’est ajusté au monde et a trouvé sa place peut devenir plus tard un atome de cosmos, un fragment d’éternité, il va fusionner avec l’univers.
Les deux grands maux de l’existence humaine : le passé et l’avenir
Le passé nous ramène en arrière, il est souvent synonyme de nostalgie, de culpabilité, de remords et regrets, quand il a été malheureux. Quant au futur, il est souvent fait de mirages qui nous font croire, souvent à tort, que le fait de procéder à certains changements va nous apporter le bonheur. Le philosophe romain Sénèque affirmait que l’on transporte son malheur avec soi. Nietzsche prétendait que le sage est celui qui parvient à l’« amor fati », c’est-à-dire l’amour du présent, tel qu’il nous arrive et il prônait une réconciliation avec le présent, le qualifiant d’ « innocence de devenir ». Luc Ferry cite comme exemple l’homme d’action, qui est rarement serein car son tempérament de conquérant et sa tendance au narcissisme le rendent toujours inquiet ou sous tension, même s’il connaît des moments de joie et d’enthousiasme.
Le christianisme marque une rupture avec la philosophie
Les stoïciens déconseillaient d’entrer dans l’espérance ; ils préconisaient de faire appel à la raison plutôt qu’à un dieu ou à la foi. Le christianisme va marquer une rupture avec cette façon de penser. Alors qu’en philosophie, le divin est assimilé à l’ordre logique et cosmique du monde, le « logos », terme très prisé des stoïciens, s’est fait chair dans le christianisme, en s’incarnant dans la personne de Jésus. Pour les chrétiens, c’est par la foi en Jésus Christ que nous sommes sauvés, ce qui contredit les idées des philosophes, qui prétendaient pouvoir se sauver eux-mêmes et passaient pour arrogants auprès des chrétiens ; ces derniers considéraient l’humilité dont avait fait preuve Jésus comme la ligne de conduite à suivre. « Vous les superbes ! », lançait Augustin d’Hippone (Saint Augustin) aux philosophes. Pour les juifs et les grecs, il était inconcevable qu’un Dieu se soit fait chair. Adhérant à une conception d’un Dieu tout-puissant, ils ne pouvaient admettre l’idée d’un dieu qui se serait laissé persécuter et humilier par des humains, comme l’a fait Jésus.
Les conséquences historiques, culturelles et philosophiques du christianisme
Des écrivains tels que Kierkegaard, Pascal ou Thomas d’Aquin ont diffusé une philosophie chrétienne. Les paraboles utilisées par le Christ dans les évangiles renferment des messages cachés qu’il faut savoir décrypter ; la foi est requise pour accéder aux mystères de la vérité révélée et la foi est une grâce. Luc Ferry affirme que l’avènement du christianisme a réduit la philosophie à une analyse logique et à de grandes notions qui apparaissent abstraites ; il déplore qu’elle ait cessé d’être une quête de la sagesse et d’un art de vivre favorisant concrètement une vie meilleure au quotidien. Le christianisme a également apporté une autre vision de la société. Effectivement, les grecs avaient une vision aristocratique de l’ordre juste, une conception très hiérarchisée et immuable de la société. Selon Platon, les philosophes étaient en haut de l’échelle sociale, le guerrier au milieu et l’artisan en bas. Les aristocrates ne travaillaient pas, ils étaient dans la « theoria », le travail était pour les esclaves ; cette façon d’appréhender la société était anti-démocratique et traduisait leur conception d’une société naturellement inégalitaire.
Les morales démocratiques sont issues du christianisme
Le christianisme a rompu avec la conception de la société issue de la Grèce antique en affirmant que la valeur morale d’un individu est indépendante de sa nature, c’est-à-dire des dons dont il serait pourvu naturellement à la naissance ; en fait, elle dépend de ce que l’individu va faire de ses dons, car il peut les mettre aussi bien au service du bien que du mal. Pour illustrer ses propos, Luc Ferry cite la parabole des talents, extraite du « Nouveau Testament », dans la Bible. Il affirme également que les premières grandes morales laïques et le droit républicain se sont inspirés de la morale chrétienne, qui a valorisé le travail et a prôné l’égale dignité des êtres humains. La paresse et l’égoïsme, qui sont des penchants naturels de l’être humain, sont alors devenus des péchés à combattre. D’ailleurs, Luc Ferry précise que l’élève qui n’a pas de facilités mais qui s’investit dans le travail sera préféré par l’instituteur à celui qui a des talents naturels mais qui ne travaille pas. La morale, qui était aristocratique pour les grecs, va donc devenir méritocratique, avec le christianisme.
La philosophie a touché les esprits, le christianisme a touché les cœurs et l’a emporté
Alors que pour les stoïciens, nous ne sommes qu’un fragment du cosmos anonyme, un atome dans la vaste immensité, pour Jésus, chacun d’entre nous compte en tant que personne. Le christianisme nous promet la résurrection des âmes et des corps et des retrouvailles avec ceux que nous avons aimés, qui porteront le visage de l’amour. Lorsque Jésus a ressuscité son ami Lazare, il était mort depuis quatre jours et son cadavre commençait à dégager une odeur nauséabonde. Dans la théologie chrétienne, le corps ressuscité est nommé le « corps glorieux », ce n’est donc pas seulement l’âme qui ressuscite ; le corps n’est pas laissé de côté et il est donc faux de croire qu’il n’a pas d’importance pour les chrétiens. La doctrine de l’amour tient une place importante dans le christianisme, alors que dans la philosophie stoïcienne, l’amour est synonyme d’attachement, donc de souffrance ; c’est également la conception du bouddhisme, qui préfère recommander une vie monastique et solitaire et le détachement. La propagation du christianisme révèle que la promesse chrétienne du salut a été plus convaincante que la promesse du salut philosophique. La morale chrétienne, avec son discours accessible même aux petits enfants, a touché les cœurs, alors que la morale philosophique ne touchait que les esprits et c’est la première qui l’a emporté. Elle demande toutefois d’avoir la foi. Luc Ferry, qui est philosophe et pour qui la lucidité prévaut sur tout le reste, regrette de ne pas avoir la foi et pense que les théories chrétiennes sont trop belles pour être vraies.
Toutefois, il nous révèle que s’il devait emporter un seul livre sur une île déserte, ce serait …l’ « Évangile de Jean » !
À propos des auteurs
Lucien Jerphagnon (1921-2011), est né en France ; il a fait des études de théologie et de philosophie et il a été ordonné prêtre en 1950 à l’abbaye de Meaux. Il a enseigné la philosophie au grand Séminaire puis il a quitté les ordres en 1961. Après avoir repris sa formation à l’École Pratique des Hautes Études, il a soutenu une thèse de psychologie consacrée à Pascal et a obtenu un doctorat de philosophie en 1965. Il a enseigné la philosophie antique et médiévale dans les universités de Besançon et de Caen. Spécialiste de la pensée grecque et romaine, il se qualifiait d’agnostique et n’appréciait ni les dogmes, ni les idéologies. Il est l’auteur de nombreux ouvrages portant sur la philosophie, la Grèce et la Rome antique. Lorsqu’il était professeur à l’université, il a eu comme élève le philosophe Michel Onfray.
Luc Ferry, né en 1951, en France, est un professeur agrégé de philosophie et de sciences politiques. Il a obtenu son agrégation de philosophie en 1975. En 1980, il a obtenu un doctorat de sciences politiques à l’université de Reims et l’agrégation en 1982. Il a été attaché de recherche au CNRS et a enseigné la philosophie et les sciences politiques dans plusieurs universités (Reims, Paris, Caen). Il est le précurseur d’une philosophie politique d’inspiration libérale portant sur l’écologie, la famille, la religion. Au début des années 2000, il a été ministre de la Jeunesse de Éducation nationale et de la recherche. Il est l’auteur de nombreux ouvrages ayant pour thèmes la philosophie et la mythologie.

