La naissance du Christ, rencontre du ciel et de la terre

Chaque année, à la période la plus sombre de l’hiver, la tradition chrétienne célèbre un événement à la fois simple et incommensurable : la naissance du Christ. La Nativité n’est pas seulement un épisode de l’histoire religieuse : elle incarne un mystère universel, celui de la lumière qui naît au sein des ténèbres, du divin qui s’enfante dans l’humain. À travers le récit de Bethléem, c’est tout un symbole de transformation intérieure qui se déploie : Marie, figure de l’âme réceptive, accueille en elle la Parole vivante ; Joseph, l’homme juste, veille et protège ce qui vient de naître ; et l’enfant Jésus, image de la conscience divine, s’annonce comme la présence du sacré au cœur du monde.

Le 25 décembre, une date choisie pour sa symbolique solaire

La date du 25 décembre de la fête de Noël n’est pas historique, mais symbolique et liturgique. Elle a été fixée au IVème siècle par l’Église, probablement pour coïncider avec les grandes fêtes du solstice d’hiver : le Natalis Solis Invicti (« naissance du soleil invaincu »), célébré à Rome le 25 décembre, marquait le retour de la lumière. De nombreuses traditions antiques voyaient dans ce moment la renaissance du soleil, de la vie, de la lumière. Ainsi, choisir cette date pour célébrer la naissance du Christ ,’était pas un hasard : le Christ est présenté comme la « Lumière du monde » (Jean 8,12), celui qui vient illuminer les ténèbres. Noël devient alors le symbole cosmique et spirituel du renouveau de la lumière. La date historique probable de la naissance de Jésus est généralement située entre le VIIème et le IVème siècle av. J.-C. Les Évangiles situent la naissance de Jésus sous le règne d’Hérode le Grand, mort en 4 av. J.-C.

Historique de la naissance de Jésus à Bethléem

La naissance de Jésus à Bethléem n’est pas anodin et le lieu possède plusieurs dimensions complémentaires : historique, prophétique, symbolique et spirituelle :

Les Évangiles racontent que Marie et Joseph vivaient à Nazareth, en Galilée, mais qu’ils se sont rendus à Bethléem à cause d’un recensement ordonné par l’empereur Auguste (Lu 2,1-7). Joseph étant « de la maison et de la lignée de David », devait se faire inscrire dans la ville d’origine de ses ancêtres. C’est donc par obéissance à la loi civile que la Sainte Famille se rend à Bethléem, où Marie accouche. Après sa naissance, l’enfant Jésus a été placé dans une crèche, c’est-à-dire une mangeoire destinée aux animaux.

« Elle enfanta son fils premier-né, l’emmaillotta et le coucha dans une crèche, parce qu’il n’y avait pas de place pour eux à l’auberge ». (Luc 2,7).

La crèche évoque d’abord la pauvreté et la simplicité : Marie et Joseph n’ont trouvé aucun lieu d’accueil dans la ville, l’enfant naît donc hors des lieux d’humanité et de confort, dans la plus grande humilité. Ce geste souligne que Dieu se fait proche des humbles, des rejetés, de ceux qui n’ont « pas de place » dans le monde.

Sens symbolique spirituelle et mystique de la Nativité

Le mot crèche vient du latin cripia, signifiant mangeoire. Jésus, le « Pain vivant descendu du ciel » (Jean 6,51), est donc déposé dans le lieu où l’on dépose la nourriture. Ainsi, dès sa naissance, il se révèle comme nourriture spirituelle pour l’humanité. Bethléem signifie maison du pain ; la crèche est une mangeoire et Jésus est le pain de vie. Dans une lecture intérieure, la crèche représente le cœur humain. C’est le lieu ou le divin peut venir se reposer, à condition qu’il soit simple (dépouillé de prétention), humble (libre des ambitions et de la dureté du monde), vivant, car c’est là que les forces instinctives se transforment et se mettent au service de la lumière.

Le récit évangélique de la naissance de Jésus

Il constitue l’un des passages les plus lumineux et symboliquement riches du Nouveau Testament. Il n’existe pas un seul récit uniforme, mais deux versions complémentaires : celle de saint Luc et celle de saint Matthieu. Chacune met en lumière une dimension particulière du mystère de la Nativité.

Le récit selon saint Luc : la lumière dans la nuit

Tout commence à Nazareth, petite ville de Galilée, avec l’Annonce à Marie : l’ange Gabriel est envoyé par Dieu à une jeune femme appelée Marie, fiancée à Joseph et lui annonce : « Tu concevras et enfanteras un fils, tu lui donneras le nom de Jésus » (Luc 1,31).

Marie, bouleversée, demande comment cela se fera, puisqu’elle n’a pas connu d’homme. L’ange lui répond :

« L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre. »

Ainsi, la conception de Jésus est présentée comme un acte de pure grâce, une œuvre de l’Esprit.

Marie, dans un mouvement d’humilité et de foi, répond simplement :

« Qu’il me soit fait selon ta parole. »

C’est le moment de l’Incarnation : le Verbe de Dieu prend chair dans le sein d’une femme.

Quelque temps plus tard, Joseph et Marie se rendent à Bethléem, pour un recensement ordonné dans tout l’empire romain.

Marie met au monde Jésus dans une étable, car il n’y a pas de place à l’auberge. Elle enveloppe l’enfant de langes et le dépose dans une crèche, une mangeoire pour animaux.

Un ange apparaît à des bergers dans des champs environnants et leur dit : « Ne craignez pas, car je vous annonce une grande joie : aujourd’hui vous est né un Sauveur, qui est le Christ, le Seigneur. »

Et aussitôt, une multitude d’anges chantent : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes qu’il aime ».

Les bergers se rendent alors à Bethléem, trouvent l’enfant dans la crèche et deviennent les premiers témoins de la naissance du messie.

Les bergers symbolisent les cœurs simples, ouverts et vigilants, capables d’entendre la voix de l’ange.

Le récit selon saint Matthieu : la venue du Roi et la lumière des nations

Chez Matthieu, le récit commence du point de vue de Joseph. Il apprend que Marie est enceinte avant leur union et, ne comprenant pas encore le mystère, décide de la renvoyer en secret pour ne pas l’exposer. Mais un ange lui apparaît en songe :

« Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre Marie chez toi, car l’enfant qu’elle porte vient de l’Esprit Saint. »

Joseph obéit et devient le gardien du mystère, le protecteur silencieux de la Mère et de l’Enfant.

Matthieu raconte ensuite la venue de mages d’Orient, guidés par une étoile. Ils arrivent à Jérusalem en demandant :

« Où est le roi des juifs qui vient de naître ? Nous avons vu son étoile et nous sommes venus l’adorer. »

Cette nouvelle trouble le roi Hérode, qui craint pour son pouvoir. Il consulte les scribes, qui rappellent la prophétie de Michée annonçant la naissance du Messie à Bethléem.

Les mages reprennent leur route, guidés par l’étoile, jusqu’à la maison où se trouve l’enfant. Là, ils se prosternent et lu offrent l’or (symbole de la royauté), l’encens (symbole de la divinité), la myrrhe (symbole de la mort et de l’humanité souffrante).

Les mages représentent les nations païennes : la sagesse humaine qui reconnaît la lumière divine.

Averti en songe qu’Hérode veut faire périr l’enfant, Joseph emmène Marie et Jésus en Égypte, où ils restent jusqu’à la mort du roi. Hérode, furieux, ordonne le massacre des Innocents à Bethléem. Cette tragédie renvoie au combat éternel entre la lumière naissante et les forces des ténèbres. Après la mort d’Hérode, la famille revient et s’installe à Nazareth, accomplissant encore une prophétie : « Il sera appelé Nazaréen ».

Luc et Matthieu : deux regards, un même mystère

Luc raconte la Nativité à travers le regard de Marie, la Mère silencieuse et méditative. Matthieu la raconte à travers le regard de Joseph, l’homme juste et fidèle. Cette différence d’approche révèle une polarité fondamentale : Luc incarne la réceptivité du féminin, l’accueil du mystère dans le cœur. On évangile est empreint de tendresse, de simplicité et d’intériorité. Tout y respire la grâce silencieuse et la joie lumineuse des humbles : l’accueil de la parole par Marie, les bergers, qui sont des hommes du peuple, la naissance de Jésus dans une étable.

Matthieu manifeste la fidélité du masculin, la mise en œuvre et la protection de ce mystère dans le monde. Ainsi, les deux récits représentent le mariage intérieur des deux principes, la contemplation et l’action, l’accueil et la responsabilité, l’âme et l’esprit. Chez Matthieu, la tonalité est tout autre : plus cosmique, plus royale, et ancrée dans l’histoire humaine. Tout y parle de mouvement, de quête, de conflit : les mages venus d’Orient suivent une étoile, le roi Hérode cherche à faire mourir Jésus, Joseph reçoit des songes et agit pour protéger l’enfant. Matthieu relie chaque événement à l’accomplissement des prophéties : le Christ est le Messie royal, héritier de David, Roi des Juifs et Roi des nations. C’est le récit du Roi Messie, de l’étoile et des mages, de la fuite et du combat spirituel, un récit plus dynamique et initiatique.

La vision unifiée des deux récits

Les deux récits, loin d’être deux versions divergentes, se rejoignent comme les deux faces d’un même mouvement d’incarnation. Ils ne superposent pas, ils s’épousent. Et leur union révèle le cœur même du christianisme : Dieu qui se fait homme, et l’homme qui s’ouvre à Dieu. Luc raconte la descente de Dieu vers l’homme :il s’abaisse, il vient dans la chair, il se fait fragile. C’est le mouvement de la grâce : le divin descend dans la nuit du monde. Matthieu raconte la montée de l’homme vers Dieu : les mages quittent l’Orient, suivent la lumière de l’étoile, cherchent et adorent. C’est le mouvement de la quête : l’humanité se met en route vers la lumière. Ces deux mouvements se rejoignent à Bethléem, dans l’Enfant : Là où le ciel et la terre se rencontrent, la lumière et la matière s’unissent. On peut dire que Luc et Matthieu et Luc incarnent ensemble la totalité du symbole chrétien :

Luc : l’intériorité, la réceptivité, la grâce : le principe féminin

Matthieu : l’action, la mission, la révélation au monde : le principe masculin

Leur union figure la naissance du Christ total, non seulement l’enfant de Bethléem, mais aussi le Christ intérieur, celui qui naît dans chaque être humain lorsque les deux pôles, l’amour et la vérité, la foi et la sagesse, se réconcilient.

La Nativité du Christ n’est pas seulement un événement historique : elle est un mystère qui continue de résonner dans le cœur de chacun. Dans la crèche humble de Bethléem, le divin se fait proche, fragile et accessible, et la lumière éclaire les ténèbres du monde. Les récits de Luc et Matthieu, avec leurs perspectives complémentaires, nous enseignent que la rencontre du ciel et de la terre se joue à deux niveaux : Dieu descend pour toucher notre humanité dans son intimité, sa pauvreté et sa simplicité. L’homme se met en marche vers cette lumière, guidé par l’étoile de la foi, de la quête et de l’espérance. Dans ce mouvement à la fois intérieur et universel, la Nativité nous invite à accueillir la lumière dans nos vies, à laisser naître en nous le Christ intérieur, celui qui transforme notre cœur, notre regard et notre manière d’aimer. Ainsi, célébrer Noël, c’est se rappeler que la lumière la plus pure peut naître dans l’humilité, et que chaque cœur ouvert peut devenir une crèche où la divinité et l’humanité se rencontrent.

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