La tentation païenne en milieu chrétien

Pierre-Marie Adeline

Au début du IVème siècle après JC, Galère, l’un des quatre empereurs qui gouvernaient l’Empire, décida de reconnaître le culte chrétien à Sardique. Quatre souverains se partageaient le pouvoir à cette époque et Constantin et Lucinius, deux autres empereurs respectèrent la décision de Galère, qu’ils confirmèrent officiellement par une circulaire. Maximin gouvernait l’Asie Mineure, le Proche-Orient et l’Égypte. Les chrétiens étaient à cette époque encore minoritaires et le peuple était majoritairement adepte du paganisme, un ensemble de religions associées à la nature. En 325 après JC, l’Empereur Constantin a réuni le premier Conseil œcuménique, à Nicée, afin de demander aux évêques, successeurs des apôtres, de rédiger un texte énonçant la croyance fondamentale des chrétiens, venant compléter le Credo qui symbolisait les apôtres (3Je crois en Dieu le Père tout-puissant).

Les civilisations de l’Antiquité étaient caractérisées par le polythéisme (la croyance en plusieurs dieux) et le rapport aux dieux n’était pas fondé sur l’amour mais sur la crainte et la soumission face à des dieux redoutables capable de grandes colères. Afin de s’attirer les grâces de ces dieux et de se préserver de leur courroux, les hommes avaient recours à différentes pratiques visant à les amadouer : rites propitiatoires ou prophylactiques, holocaustes, offrandes, sacrifices animaliers ou humains. Un dieu ou une déesse était souvent la figure protectrice d’une cité, par exemple Mardouk pour Babylone, Ishtar pour Ninive, Athéna pour Athènes. Ces civilisations archaïques ne faisaient pas de différence entre le religieux et le politique.

Avec le christianisme, Jésus est venu substituer aux anciennes croyances la foi en la Bonne Nouvelle. Il enseigne l’amour et le pardon à ses disciples, qui sont au cœur de la foi chrétienne. Il ne suffit pas de dire « Seigneur, Seigneur » pour entrer au royaume des cieux, mais il faut faire la volonté du Père. L’amour du prochain est un concept incontournable du christianisme, car sans cet amour du prochain, l’amour pour Dieu le Père est sans valeur. La Bonne Nouvelle annoncée par Jésus s’adresse à tous les peuples de toutes les nations et aux hommes de toutes conditions sociales, car Jésus est le frère de tous.

Jésus souhaitait que les apôtres aillent diffuser l’Évangile à travers les nations pour faire d’autres disciples, mais il n’a jamais demandé d’unifier toutes ces cultures en une seule qui serait dominante et à vocation impérialiste. Dans l’Évangile de Luc, Jésus dit qu’il faut « rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » ; l’évangélisation est du domaine de Dieu, pas de celui de César. Le principe d’inculturation, privilégié par l’Église, consiste à diffuser l’Évangile dans le cadre d’une culture particulière, sans porter atteinte aux fondements de cette culture. Il est vrai que ce principe n’a pas été toujours respecté à certaines époques de l’Histoire, notamment celle des Temps modernes et des grandes découvertes motivées par des politiques expansionnistes des européens dans le monde.

Le dualisme de la religion chrétienne est hérité de la religion persane antique qui oppose deux dieux : celui du bien et celui du mal, de la lumière et des ténèbres. Le dieu Anu avait eu deux fils : Ahriman, un dieu mauvais et Ahura Mazda, un dieu bienfaisant. Jésus Christ est à la fois homme et Dieu, il est le fils divin. Marie a le statut de mère de Dieu et mère des hommes, elle intercède pour les hommes ; pour certains chrétiens, elle est mi-femme, mi-déesse. Dans le christianisme, c’est Satan, qui représente la révolte contre le créateur, la haine conte l’amour. Dans la mythologie grecque, il est représenté par des monstres tels que le minotaure, ou le chien Cerbère à trois têtes. Les chrétiens auront plus tard une vision anthropomorphique du diable et le représenteront comme un être monstrueux avec des cornes, un corps velu, une queue fourchue, des sabots fendus. Quant aux anges, qui sont de purs esprits au service de Dieu, on leur attribuera des ailes et un corps.

Toutes les religions nécessitent sur terre un espace au sein de l’espace (temple, église, mosquée, sanctuaire, etc.) et un personnage choisi parmi d’autres qui est chargé de faire le lien entre les hommes et Dieu (prêtre, rabbin, imam..). Lors de la fondation de Rome par Romulus, il délimita un espace sacré en traçant un sillon que son frère profana en s’en moquant, rendant impossible par cet acte l’émergence du sacré ainsi que le projet romain. Cet acte de profanation provoquera la mise à mort de Rémus par Romulus. Le sacré est également incarné dans un personnage, par exemple les rois-prêtres ou rois-dieux dans l’Antiquité. Dans certaines civilisations, comme la Perse, lorsque le pays traversait de grosses difficultés, le peuple considérait que le roi avait perdu l’onction divine et pouvait se retourner contre lui. C’est ce qui a été évoqué lors de la conquête de la Perse par Alexandre Le Grand face au roi Darius III. La chute d’une météorite était également interprétée comme une théophanie. C’est d’ailleurs la chute d’un météore qui a légitimé le sanctuaire de Delphes, en Grèce.

Les symboles tiennent une place centrale dans la religion ; les talismans et autres objets permettent d’établir un lien entre les hommes et le divin. Il peut s’agir d’un morceau de tissu, d’une médaille pour un chrétien, d’une statue dans les religions païennes, qui était vénérée comme un Dieu. Le vol ou la destruction d’une telle statue était considéré comme une catastrophe allant bien au-delà de la perte matérielle dans les civilisations antiques, puisque ces statues, incarnant le Dieu lui-même, étaient censées protéger la cité et la population. Au XVIIème siècle, le vol de la statue de la déesse Ishtar par les élamites, qui ont pillé la ville d’Ur a été vécu comme une tragédie. Dans le christianisme, c’est l’Église (l’Église avec une majuscule représente la communauté fondée par Jésus et appelée à grandir, pas l’édifice) qui est le prolongement de Jésus et qui représente son corps mystique et son pouvoir qui a été transmis aux apôtres. Cette Église est liée au cœur de la foi, qui n’est pas dans la Bible, il représente un cœur vivant, un cœur battant qui doit être transmis à d’autres.

L’auteur affirme que certains baptisés ont tendance à s’éloigner de la foi en raison des épreuves qu’ils traversent. Dans le Livre de Job, Dieu autorise Satan à envoyer des épreuves à Job afin de tester sa foi. Dieu laisse la liberté à l’homme de choisir le bien ou le mal, il lui laisse le libre-arbitre. Les hommes doivent souvent faire face à des forces obscures présentes dans le monde, qui influent sur leur conscience et auxquelles il leur arrive de céder. Il existe toutefois un fonds de moral naturel chez l’homme, par exemple, l’interdiction de l’inceste, des mariages consanguins et des personnes d’exception ont eu à cœur, au cours de l’histoire, de s’occuper des plus faibles et des plus démunis de façon désintéressée. Jésus affirme dans les Évangiles que le bien ou le mal que l’on fait à un autre et le bien ou le mal que l’on fait à Dieu.

La hiérarchie était au centre de la vie sociale dans les sociétés antiques ; par exemple certaines pratiques qui seraient réprouvées dans notre société contemporaine étaient admises, mais il fallait que la hiérarchie des classes sociales soit respectée. L’exploitation d’un petit garçon ou d’une petite fille, par exemple, était donc possible, à condition qu’ils soient d’un rang social inférieur. L’esclavage était une des caractéristiques de l’économie des civilisations antiques du bassin méditerranéen et l’Église l’a combattu en incitant les hommes à renoncer à cette pratique et à affranchir les esclaves. Les prêtres ne faisaient pas de distinction entre les hommes libres et les hommes asservis ; certains esclaves sont d’ailleurs devenus papes (Pie Ier en 140, Calixte Ier en 217). L’aube des temps modernes et les grandes conquêtes en Amérique du Sud et en Asie ont donné lieu à une résurgence des pratiques esclavagistes, auxquelles le pape Paul III s’est opposé en 1537, en publiant la bulle Sublimis Deus à l’intention de tous les catholiques. Dans ce document, le pape demandait que les peuples découverts par les chrétiens ne soient pas privés de leur liberté et de leurs biens ; ils ne devaient pas non plus devenir des esclaves, même s’ils n’étaient pas de foi chrétienne.

L’auteur aborde les notions d’âme et de mort dans différentes traditions et civilisations et les compare à la conception chrétienne. Il cite les égyptiens de l’antiquité, qui pesaient le cœur des défunts sur le plateau d’une balance et mettait une plume sur l’autre plateau ; si le cœur était plus lourd que la plume, cela signifiait que le poids des fautes l’emportait sur le bien et la déesse Ammat venait dévorer le pécheur. Chez les grecs, une offense aux dieux entraînait un châtiment ; l’auteur cite le cas du supplice de Tantale.  Les adeptes du brahamisme croient au karma et à la réincarnation et sont convaincus que l’individu qui a fauté peut être réincarné dans une créature de condition inférieure. En ce qui concerne le christianisme, l’âme n’a pas toujours existé, elle a été créée en même temps que le corps et à la mort, il y a une montée vers Dieu mais c’est un appel, pas un rappel. Dans la pensée païenne, l’âme est prééminente et le corps n’est qu’une enveloppe, mais pour les chrétiens, le corps est ressuscité à la fin du monde. Dieu, dans le christianisme, ne damne personne, c’est l’homme qui se damne lui-même, en choisissant de dire non à l’amour, donc non à Dieu. Mais Dieu laisse à sa créature la possibilité de choisir le mal, il le laisse libre de préférer l’enfer, si elle le souhaite.

Yves-Marie Adeline Soret de Boisbrunet, plus connu sous le nom de Yves-Marie Adeline, né le 24 mars 1960 à Poitiers, est un enseignant, musicologue, homme politique et écrivain français. Docteur en Sciences de l’Art de l’Université Panthéon Sorbonne, sa thèse portait sur la musique et le monde. Il a enseigné à l’université les sciences politiques et la philosophie dans plusieurs établissements d’enseignement supérieur et a mené une carrière dans la politique en parallèle. Il est l’auteur de nombreux ouvrages dans les domaines de l’histoire et de la politique.

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